Quand le fou montre la Lune…

Dans la vie, je suis un peu journaliste. Un peu seulement, parce que je suis encore à l’école (et encore, et encore…). L’école, d’ailleurs, c’est un lieu où peuvent s’affronter (ouai carrément… bon, où j’ai mis ma hache ?) plusieurs visions du journalisme. Ce n’est pas forcément pratique quand on doit bosser ensemble.

C’est ainsi qu’il y a quelques jours, le verdict est tombé. Je serais contre le journalisme engagé o_O. Oui je sais, ça fait un choc. Ceux qui m’ont connue « look option théâtre », pancarte à la main, slogan à la bouche, risquent de ne pas s’en remettre.

 

 

Pourquoi cette sentence sans appel, ce couperet sans pitié ? Parce que je refuse de définir le fonctionnement de l’Église catholique comme « archaïque ». Parce que je trouve que c’est un terme péjoratif, que c’est une affirmation impossible à prouver sans y consacrer un sujet entier (et ce n’est pas le sujet que nous traitons en ce moment).

Je serais donc de ces journalistes ternes qui hantent les médias de masses, au service du pouvoir, qui nous cachent tout, qui nous disent rien (et normalement je suis francmaçonnilluminaticommunifacsiste politicosondagière). Une vraie réincarnation de Jean-Pierre Pernaut. Snif…

Sauf que vous comprenez bien que ce n’est pas à ça que j’aspirais. (Notez que Tintin ou Rouletabille non plus… moi mon truc c’est le journalisme pour enfant…)

 

Mais le journalisme engagé, est-ce vraiment être dans le jugement de valeur ?

Un problème se pose, d’abord, avec la notion d’engagement. Engagé ça signifierait d’abord faire du journalisme en rapport avec son opinion (de gauche, de droite, anticlérical, pro-israëliens…) : prouver au monde qu’on a raison d’avoir raison. Le truc c’est que je suis persuadée que le monde se fiche pas mal de mon avis (sinon il irait mieux 😉 ). Si je voulais que mes concitoyens soient d’accord avec moi, si mon but était de les convaincre de se rallier à ma cause, j’aurais fait de la politique(et on est pas passé loin, vous avez eu chaud !).

Or ce n’est pas du journalisme. Le journalisme c’est donner au citoyen les billes pour qu’il se fasse sa propre opinion, pour qu’il comprenne le monde. Pas leur dire ce que je pense.

Dans ce dit monde, pourtant, il y a des choses à dénoncer. Les magouilles financières de tel politique, les rejets polluants de telle industrie, les conditions de vie de telle population… Un vrai journaliste n’aurait pas le droit de les dénoncer ? Les « dénoncer » non, mais dire ce qui se passe oui. C’est même son boulot (et même qu’il est payé pour ça, des fois). Si ça correspond à mon opinion, c’est cool, sinon, tant pis, normalement je dois le faire quand même, si je me retrouve face à l’info. Une fois que le citoyen sait, c’est à lui de juger. Et pour qu’il juge en connaissance de cause, j’ai intérêt à ce que mon travail soit bien ficelé, avec des vrais bouts de vérité dedans. Pour ça il faut des recherches, des preuves, des sources croisées (attention, l’historienne repentie que je suis sort du bois).

 

Mais alors, c’est pas possible d’être un journaliste engagé ?!

(→ désillusion et tristesse)

En fait, on ne peut faire preuve d’engagement que dans une situation : le choix du sujet et le choix de l’angle de traitement de ce sujet. En tant que journaliste, la seule preuve d’engagement, c’est de transmettre des informations sur un sujet.

Par exemple, il y a quelques mois, avec deux autres collègues, nous faisions un dossier magazine sur les Roms d’Europe centrale et orientale. Nous avons rencontré une famille rom kosovare, en France depuis 10 ans, dont la situation est toujours bloquée, pour des raisons obscures de « vous ne rentrez pas dans les petites cases pour avoir des papiers »… Ils nous ont demandé de l’aide. Nous aurions aimé crier sur tous les toits l’injustice, la misère, l’indignation… Mais c’est ce que font déjà les associations. Nous leur avons expliqué, que nous, notre rôle, c’était de dire aux gens comment ils vivaient, pour qu’ils décident de les aider. Ils ont compris (et pourtant il y avait de la friture sur la ligne, je ne parle pas rom même sous la torture). C’était un belle rencontre. Une rencontre révoltante.

Dans notre papier, nous avons juste décrit, sans être dupe, leur situation. Elle n’est pas rose, elle n’est pas sinistre non plus (ils ont un toit sur la tête, ils ne sont pas séparés…). On a juste fait notre job. Mais si quelqu’un nous lisait (à part le prof… on a le lectorat qu’on mérite), il se rendrait mieux compte de la situation, je pense.

 

Béèéèéèéèéh

Pour en revenir à notre mouton (ou notre brebis perdue, en la circonstance), je peux être journaliste engagée et refuser de dire que l’Église a un fonctionnement archaïque.

Je peux dire qu’elle fonctionne de façon hiérarchique, avec une base qui doit appliquer ce qui est dit au dessus d’elle (soit dit en passant, il n’y a pas de notion de base ici, on est pas vraiment dans un syndicat). Je peux rappeler aussi qu’il y a bien des fois où elle a contribué à la modernisation de la société (diffusion de l’information dans l’Ancien Régime, maintient d’organisation indépendante de l’État lors de troubles politiques, premiers signes de féminisme en mettant à l’honneur des femmes avec les saintes ou avec la vierge Marie…). Je peux aborder la question de la marge d’autonomie des différents niveaux de la hiérarchie, et des différentes organisations en rapport avec l’Église (école privée, actions catholiques, syndicats…).

En bref, si je veux aller chercher des poux dans la tête de l’Église, je fais un sujet là dessus, et je donne tous les éléments que permet mon angle. Et si je veux être comprise et entendue, j’évite le jugement de valeur.

 

Le journaliste ne juge pas, il montre du doigt.

 

One thought on “Quand le fou montre la Lune…

  1. Je n’aurais pas pu mieux dire.
    Je suis entièrement d’accord avec toi sur ta vision du journalisme. Il est extrêmement facile de tomber dans le piège du prosélytisme. Le journaliste n’est pas un intellectuel, c’est un artisan de l’info qui sait relayer les faits et déchiffrer la complexité du monde pour la transmettre.

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