Qui craint le grand méchant loup…

Photo couverture Histoire du méchant loupsAujourd’hui, je rentrais de chez le kiné (ma sortie favorite du moment), quand je suis tombée dans la vitrine du libraire sur ça cet ouvrage de Jean-Marc Moriceau, Histoire du méchant loup.

J’ai eu la chance d’avoir ce prof en licence d’histoire, et j’avais adoré le cours sur les loups, la bête du Gévaudan, les petites filles dévorée toutes crues…

En revanche, ce que j’avais BEAUCOUP moins apprécié, c’était le cours d’informatique de M1, où on nous à filé toute les chiffres colléctés par M. Moriceau (je ne suis même pas vraiment sûr qu’on lui ai demandé son avis…), et qu’on a dit « Voilà, vous nous traité toute ses jolies données à l’aide du tableur… Vous nous faites tout : problématique, analyse, conclusion ». Comme ça, à froid, sans qu’il s’agisse DU TOUT de notre sujet d’étude (avouez qu’on est quand même loin de la presse jeunesse des années 60-70). Bref, il a bien fallut s’y mettre, mais j’ai un peu craqué. Aujourd’hui, je me dis que c’est un peu dommage de ne pas livrer mes conclusions sur le sujet. La science historique va sans nul doute s’en trouver à jamais enrichie.

Le petit chaperon rouge, info ou intox

Y a-t-il toujours une part de réalité dans les contes de fées ?

 

On s’est souvent interrogé sur la portée psychanalytique des contes. Il est établi que Le Petit Chaperon Rouge est une façon détournée d’évoquer le viol.

Il est aussi souvent étudié, en littérature, l’universalité des contes – on retrouve par exemple des équivalents de Hansel et Gretel en Tchèque, sous le nom de Jenicek et Marenka, ont une histoire proche de Cendrillon au Japon. Il est par ailleurs question du rapport des contes mis par écrit avec la tradition orale, avec des rythmes propres au narrateur ou des répétitions d’expressions (« tire la bobinette et la chevillette cherra » par exemple – notons au passage que cette répétition est certainement inventée par Perrault, qui voulait se la péter folklore, voire se moquer des bouseux).

C’est ici que l’historien peut intervenir : les contes sont avant tout issus de la tradition orale, dont se sont inspirés des auteurs comme Charles Perrault. Ils sont donc le résultat d’une mémoire collective.

On peut se demander à quel point les contes prennent racine dans la réalité, au delà même de l’aspect psychanalytique.

Pourquoi choisir une telle approche alors même que le sujet initial propose une étude des attaques de loup sur l’homme ? [Pour faire chier le prof, et parce que ce sujet est beaucoup plus rigolo tourné comme ça]

Grâce aux chiffres collectés par M. Moriceau sur les attaques de loups sur l’homme, on peut essayer de déterminer si le conte Le Petit Chaperon Rouge véhicule une peur bien réelle de voir une petite fille mangée par les loups. Est-ce un phénomène courant, y a-t-il des périodes ou cela est plus vrai qu’à d’autres, comment les loups attaquent leurs victimes ?

« Il était une fois une petite fille de village… »

Étude par age

Le petit chaperon rouge est une petite fille. Une enfant, dont l’age peut être fixé en dessous de 16 ans.

Dans le tableau de données, un champ « age retenu » a été renseigné. On se concentre sur cet age.attaque 1

On peut se demander si les enfants sont plus attaqués par les loups que les adultes (i.e. plus de 16 ans).

Il apparaît que les enfants sont nettement plus attaqués que les adultes. Ils sont plus vulnérables et souvent laissés seuls pour les menus travaux tels que les corvées d’eau ou la pâture.

L’histoire du petit chaperon rouge est donc caractéristique d’un phénomène réel quant à l’âge des personnes attaquées.

Une étude genrée

Force est de constater que le petit chaperon est une personne de sexe féminin. Cette façon de désigner le personnage, sans prénom précis, juste par son vêtement, amène le lecteurs ou l’auditeur à en faire la petite fille lambda. Elle est la personnification de toutes les petites filles.attaque 2

Dans le tableau de données, un champ « sexe » a été renseigné. Quelle est la proportion de femmes et d’hommes attaqués par un loup ?

La grand mère du petit chaperon rouge est représentative de la situation : 81 % des attaques de loup sur les adultes sont perpétrées sur des femmes.

Elles sont sans doute plus vulnérables : elles ne se déplacent pas avec des outils agricoles comme les bûcherons du conte.

On ne doit pas surévaluer la supposée vulnérabilité de la gente féminine, mais certainement plus s’intéresser au type d’activité pratiquée (qui ne sont pas strictement domestiques) : comme le petit chaperon rouge, elles s’adonnent à des activités forestières (glandée, cueillette…), ou elles font des commissions d’un village à l’autre. Or on sait que l’insécurité des trajets est un problème récurant de l’époque moderne.

Mais il s’agit ici de chiffres pour la population adulte.

On doit donc se demander quelle est la proportion d’attaque sur les petites filles dans les attaques perpétrées sur les enfants.attaque 3

Dans ce cas la séparation masculin féminin est moins nette, toutefois, les petites filles sont plus attaquées par les loups. Ici aussi le petit chaperon rouge est donc représentatif.

À l’image du petit chaperon rouge, les attaques du loup sur l’être humain sont surtout perpétrées contre les petites filles, comme le montre le graphique ci-dessous, qui cumule vulnérabilité de l’enfance et activité à risques.

attaque 4

Quand le loup a-t-il mangé le petit chaperon rouge ?

Le petit chaperon rouge est donc la cible caractéristique du grand méchant loup. Mais est-ce vrai tout au long de de la période ?

Il est dit dans le conte, quand le loup mange la grand mère, qu’il « y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé ». Les loups semblent donc s’attaquer à l’homme dans les temps d’insécurité alimentaire.

Voyons pendant quelle période il ne faisait pas bon se promener dans la forêt quand on est une petite fille (qui plus est vêtue de rouge).

Périodicité des attaques sur l’être humain

Dans le tableau de données, les attaques sont datées. On peut ainsi déterminer le nombre d’attaque(s) par ans.

On peut par ailleurs se demander si les enfants sont toujours la cible privilégiée des loups.

attaque 5

On voit dans ce graphique que les loups sont particulièrement agressifs dans la décennie 1710 et la décennie 1740, où l’on dépasse à chaque fois les 50 cas recensés.

La décennie 1710 s’ouvre en 1709 par le Grand Hiver, où il est dit que même le vin gelait dans les verres à Versailles. La famine s’installe, même pour les loups : le peu de gibier qui survit est mangé par l’homme. La guerre de succession d’Espagne, les crises, appauvrissent les populations. Le nombre des errants augmente. Ainsi, les loups affamés vont s’attaquer à l’homme, d’autant plus que les errants sont des proies faciles. D’où aussi le fait que la proportion d’enfants est moindre dans cette période : il y a plus d’adultes sur les routes, et il y a aussi sans doute moins d’enfants.

Avec la guerre de succession d’Autriche, la situation est un peu similaire : crise militaire et financière qui se répercute sur les populations, multipliant les errants, même si dans cette décennie les enfants sont en proportion plus nombreux que dans les années 1710.

Hors ces pics, les enfants semblent toujours être la cible principale des loups, constituant même parfois leurs seules victimes (par exemple 1720 – 1724).

Il faut relativiser ces chiffres : même si les sources sont difficiles à réunir, il n’est pas question ici de milliers de morts. Si l’attaque des loups sur l’homme marque sans doute énormément les esprits, en témoigne le conte du petit chaperon rouge, il ne s’agit pas d’attaques massives et systématiques. Plus que le nombre, c’est le caractère soudain et brutal de ces attaques qui affectent les populations, et ancrent le phénomène dans la culture populaire. Le conte sert ici de catharsis.

« Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ! – C’est pour te manger ! »

Dans cette citation, Perrault est formel : le petit chaperon rouge se fait manger par le loup. De même précédemment dans le conte, celui-ci « dévora en moins de rien » la grand mère.

Tout au long de la période, quelle est la proportion de telles prédations ? Ici encore, l’histoire du petit chaperon rouge est-elle caractéristique ?

Pour le savoir on peut se fonder sur les données des types de prédations relevées dans le tableau de données collectées par M. Moriceau. attaque 6

Il apparaît que, comme le petit chaperon rouge et la mère-grand, la majorité (59%) des attaques de loup sur l’être humain se solde par une prédation de type « mangé » ou « dévoré » même partiellement.

Les loups semblent donc attaquer l’homme avant tout pour se nourrir.

Les autres types de prédation, quand par exemple l’animal ne mange pas sa victime, ou la blesse mortellement, peut être le signe d’un geste défensif, ou du fait qu’il ai été surpris avant de pouvoir se nourrir.

Choix des outils

On a ici choisi d’utiliser largement des graphiques dit « en camembert », car ils permettent de mettre en avant les proportions d’un phénomène. Notre problématique étant de déterminer si l’histoire du petit chaperon rouge est représentative de faits réels, ce graphique met en lumière les différences et les points communs avec le conte.

D’autre part, pour étudier la périodicité de phénomène, mieux valait utiliser une courbe, qui met en valeur les pics, ainsi que l’évolution de la proportion d’enfants, importante dans la réflexion.

Conclusion : « qui craint le grand méchant loup ? »

Le conte Le petit chaperon rouge semble en conclusion assez représentatif d’une situation réelle, où les petites filles risquent de se faire manger par le loup, surtout dans les périodes de pauvreté et de climat difficile.

Il faut toutefois nuancer ce propos en notant, comme nous l’avons dit précédemment, qu’il ne s’agit pas d’un phénomène extrêmement massif.

Néanmoins, étant donné la brutalité et la gravité des attaques, qui se soldent qui plus est par une difficulté d’ériger une sépulture, ces attaques traumatisent la population, au point que des contes, témoins des peurs profondes de l’inconscient collectif, soient propagés.

Le petit chaperon rouge n’est donc pas simplement une explication symbolique du viol. En réalité, certains spécialistes émettent l’hypothèse que ce sont les conteurs du XVIIe siècle, comme Perrault, qui accentuèrent la coloration triviale de ce conte. En effet, sous la plume de Perrault, il n’est pas destiné d’abord aux enfants, mais à la Cour, qui est friande à la fois de « folklorisme » et d’érotisme masqué.

La conte d’origine est donc sans doute en grande partie empreint d’une peur réelle de se faire manger par le loup, et comme on l’a dit joue un rôle de catharsis et de sensibilisation des enfants.

Annexes

http://chaperon.rouge.online.fr/versions.htm : Plusieurs versions du Petit chaperon rouge, dont la version de Perrault, ainsi qu’une version nivernaise collectée autour de 1870.

Charles Perrault, Contes, Illustrations de Gustave Doré, Paris, Pocket, 2006 : Texte annoté, avec des clefs de lectures.

Voilà ! Un peu d’histoire quantitative ne fait pas de mal 😉

Je pense à tous ces élèves de littéraire à qui on fait étudier les contes de façon désincarnée et uniquement sous l’angle psychanalytique. Maintenant vous le savez, Le petit Chaperon Rouge, c’est aussi un simple bout de bidoche.

*

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *