Enfants et écrans : Miroir mon beau miroir

Parlons de moi. J’ai 3 ou 4 ans, et des parents qui dorment un dimanche matin. Et j’ai faim. Pas de panique les amis, je connais la procédure. Le petit dèj est pré-préparé sur la table, je prends un bol, j’ouvre le bocal de mes céréales préférées, celui de compote, je fais mon mélange (si, c’est BON, ok !). Et surtout j’allume mes dessins animés préférés *-* Encore mieux, je sais lancer le magnétoscope toute seule pour avoir les épisodes que ma maman m’a amoureusement enregistré (et c’était pas de la tarte !)

Parlons encore de moi : j’ai 2 ans et mes parents sont irresponsables avant-gardistes. Et alors qu’on vit avec ce qui tient dans la voiture, ils ont quand même un ordinateur. Oui, en 1991… Je m’acharne donc sur cette pauvre souris à boule, observant avec intérêt la trace que je laisse sur Paint #MaVieMonŒuvre. Mon père rentre ce soir-là, et la mère lui lance « c’est bon la souris là, c’est acquis ! » et moi de répondre « C’EST À MOI ! ».

Parlons toujours de moi : je suis en CP et en CE1, avec Monique, la meilleure instit’ que j’ai jamais eu. Et en plus, ce matin, pas d’école : on rejoint le gentil monsieur (Fabien je crois, big up gros !), emploi jeune, qui gère LA SALLE INFORMATIQUE. Et dans cette salle informatique avec ses énormes écrans (en profondeur hein, pas en largeur), où il faisait une chaleur torride, on se mettait deux par deux, et il nous apprenait à démarrer Adibou ! On faisait des gâteaux, on jouait avec les lettres, on apprenait à utiliser cette ### de souris à boule (qui est à moi). Et à la fin de l’année, comme on était grands et expérimentés, on passait même sur ADI. C’était un moment de découverte incroyable pour la plupart des enfants de ma classe, qui n’avait pas de PC chez eux. Et ce sentiment de liberté quand on enregistrait nos propres œuvres dans NOTRE fichier…

Parlons enfin de mes pairs : je suis un pur produit de la génération Minikeum. La télé était beaucoup (BEAUCOUP) allumée, pour nous ou pour nos parents. Nous connaissions par cœurs les pubs de jouets à Noël, les lancements des dessins animés, les chansons et les sketchs de nos marionnettes favorites (lève la main si pour toi toute ta vie Antoine de Caunes sera Coco o/ ), et nous sommes les seuls à détenir le secret qu’il existe des Batman de plusieurs couleurs (le mien était orange, avec une Batmobile qui avait un module trop bien qui se détachait dessous, et des piques sur les roues !)

Bien sûr, il y avait des alertes : les enfants passent trop de temps devant la télé (avec des chiffres très alarmants sur leurs nombres d’heures devant le petit écran, responsable de TOUS les maux, de la violence, des problèmes ophtalmologiques, de leur manque de concentration, surtout à cause du film qui finissait tard…1) Évidement il y a eu des excès. Même dans des familles très raisonnables par ailleurs, il fallait faire des ajustements, pour éviter les dérapages.

Cela dit, impossible de nier que ça a forgé un pan entier de notre culture, pop ou moins pop d’ailleurs. Je ne dirais que trois choses : Il était une fois, Le Bus Magique, et C’est pas sorcier (je les aie tous vu. Ceci n’est pas une expression ou une exagération, je les aie VRAIMENT tous vu).

No panic

Vous devez commencer à voir ou je veux en venir. Alors désamorçons le truc tout de suite : je ne vais pas vous dire : j’ai été massivement exposée aux écrans, et ça ne m’a pas tuée. On est d’accord, tous les parents ont un peu plus d’ambition que de maintenir leur progéniture simplement en vie.

Ce que je veux dire, c’est que les discours alarmistes sur l’exposition des enfants des années 2010 aux écrans omniprésents, les moyens mnémotechniques pour savoir à quel âge et combien de temps un enfant peut rester devant, les avantages et les inconvénients de leurs usages, les conseils contradictoires et extrémistes… peuvent et doivent être remis à leur place fissa.

Les écrans et les outils numériques, c’est aussi de la culture, des connaissances, un moyen de se détendre et de se poser (si si, et non non ça ne va pas griller le cerveau de votre descendance plus que ça a grillé le nôtre et oui oui ils se posent vraiment), de partager des références communes avec ses pairs. Autres avantages : d’être exposés régulièrement aux écrans permet d’affiner ses choix et ses goûts en la matière, d’éduquer aux images animées, de gagner en concentration. Et d’éviter les excès : les enfants accompagnés dans leurs usages vont apprendre à connaître leurs limites en la matière.

Et comment on sait tout ça : parce que VOUS le faites tous les jours (tu lis ce blog comment, grâce à des signaux de fumée ?) Oui les enfants ont un cerveau encore immature, oui il faut être vigilant à leur sensibilité (un vrai problème chez nous, impossible pour Pixelle de regarder un bon Bus Magique parce qu’elle a peur…) et à leur comportement. Mais les enfants font partie de ce monde, où les écrans sont effectivement omniprésents. Selon quelle justification il faudrait les couper du monde réel ? Pour les protéger ? De quoi ? Avec des parents présents, qui aident à choisir les contenus le cas échéant, qui accompagnent… bref des parents quoi… qu’est-ce que risquent les enfants ?

Comme pour notre génération, il y a des excès. Des enfants passent beaucoup trop de temps sur les tablettes, ils ne pensent plus qu’en conséquence, ils n’ont plus assez d’activités physiques et sensorielles…

Mais les excès des uns doit-il discréditer les efforts des autres pour guider leurs enfants ?

Nous sommes arrivés à un excès inverse : on n’avoue qu’à demi-mot qu’on « abandonne » son petit devant un écran, même si c’est la réponse la plus adaptée à son besoin du moment. Impossible aussi de trouver des jeux, des applications, des logiciels de qualité qui regroupe tous ce qui pourrait permettre d’éduquer les enfants aux outils numériques et/ou leur rendre accessible ces outils.

Rien de complet (type ADI ou Adibou, Lapin Malin, Ozzy, Tout l’Univers… bougez pas, je vais chercher mon déambulateur), des contenus inadaptés aux différents supports (du « tout tablette »), et de toute façon de piètre qualité (voire l’aventure du Père Noël en encadré).

Série d’exemple tiré de notre propre et maigre expérience (Pixelle a 3,5 ans) :

Votre enfant est dans une soirée pleine d’adulte, et après avoir fait trois fois le tour des jouets que vous lui avez mis de côté, exploré toute la maison, été scruté et jugé par les nullipares de service quant à son comportement… il se fait chier comme un rat mort ? Si c’était vous, vous prendriez votre smartphone pour lire un article de très grande qualité sur un blog aux jeux de mots douteux ? Pourquoi votre enfant n’en a pas le droit ? Il vaut mieux quoi ? Prendre une baby-sitter (chère) et le laisser à la maison alors que vous avez le sentiment que sa place est avec vous, dans le monde réel ? Vous couper du monde parce que vous êtes un sale daron maintenant ? Le laisser zoner au risque de passer une mauvaise soirée et lui aussi ? Sinon c’est bien aussi de lui proposer un Mimi-Cracra non ?

Autre exemple : vous traversez toute la France (c’est grand putain !), et là vous êtes à court d’idée, impossible de lire sans dégobiller la quantité industrielle de Babybels que vous avez avalé pour passer le temps (parce que vous aussi vous vous emmerdez en fait), et votre enfant commence à montrer clairement des signes d’impatience (tu sais ce que c’est des signes d’impatience à 10 mois ?!) Là deux écoles : « il faut qu’il apprenne à attendre et à s’occuper tout seul quand même » (on parle d’une personne attachée contre son gré sans précisément comprendre pourquoi et sans notion du temps hein) ou : « Alors que dis-tu de cet épisode de Trotro ».

Exemple qui parle bien aux personnes qui travaillent à la maison : il faut absolument que je passe ce coup de fil important (et que je prenne une douche. Seule. Pitié.) Il est 17h30, mon enfant n’a pas fait la sieste, n’a plus aucune idée de jeu, plus aucune patience (et s’il fait la sieste maintenant, on est encore debout à 3h00 tmtc). Toi quand tu es mort, que tu rentres du boulot et que tu n’as plus le courage de rien : Netflix nan ? Pourquoi pas ton môme alors que c’est clairement le plus indiqué ? Je ne suis pas sûre qu’être énervé·e parce que frustré·e de ne pas pouvoir faire ce que toi tu as à faire, le tout avec un enfant à fleur de peau soit super pédagogique pour « apprendre à s’occuper ».

Quelques liens

Petit article en passant, sur le sexisme de l’injonction à ne pas mettre les enfants devant les écrans, sur Slate.

Ainsi qu’une vidéo : cette personne semble-t-elle inadaptée et incapable d’interactions sociales ? Oui bon ok un peu. Mais on ne peut pas nier sa culture.

Un petit point instruction en famille : il y a deux jours, Pixelle est arrivée en disant, je cite : « Maman ! Je veux tout savoir sur les zébus ! » Qu’on soit bien d’accord : je m’en tape complètement des zébus. Mais pas internet ! Merci internet et sa source infinie de documents et documentaires y compris sur les zébus <3

D’ailleurs les outils numériques nous permettent de ne pas être seuls pourvoyeur de savoir : nous n’avons pas la science infuse d’une part, et nous ne sommes pas paroles d’évangile d’autre part. Ce n’est pas non plus le cas des autres personnes que Pixelle côtoie. Il est donc important pour nous de développer son autonomie dans son instruction, et les outils numériques lui permette de chercher seule ce qu’elle veut savoir et de faire des découvertes en autonomie (à condition de ne pas tomber sur des documents absolument pourri, voir toujours l’histoire du Père Noël), et ce sans voir continuellement notre tronche.

D’ailleurs j’écris cet article une semaine où elle nous étonne par l’autonomie dont elle a fait preuve en la matière, se mettant à déchiffrer, compter, bricoler ou nous demander de faire des recherches documentaires sans qu’on ne lance rien, ce qui aurait tendance à prouver qu’on va dans le bon sens pour nous (ou que le hasard fait bien les choses) (clôturons ce point de grosse fierté parentale dégueulasse).

Moralité : on arrête de culpabiliser

(Vous aviez remarqué que c’est un peu le but de cette série d’article) On est en 2018, les écrans existent, soit on éduque les enfants à leur présence, leurs avantages et leurs inconvénients, soit on ne le fait pas, mais il ne faut pas s’étonner qu’ils se conduisent étrangement avec le jour où on n’est plus sur leur dos…

Et laisser les enfants avec un écran devant les yeux ne fait pas de nous un irresponsable ou, disons-le carrément, un beauf façon France profonde, milieu auquel notre enfant ne doit pas être assimilé, mais juste des parents qui font évoluer leurs enfants dans le vrai monde.

1Attention l’historienne sort du bois : c’est ce qu’on reprochait presque mot pour mot à la presse jeunesse (nommée alors « les illustrés ») dans les années 40/50. Il y a même eu une loi, toujours en vigueur depuis, en 1949, qui fait de la presse jeunesse la seule presse de France à être censurée, même si dans les faits ça n’arrive jamais.
Je retourne dans mon bois.


Petit papa Noël

Nous adorons Noël. Mais vraiment hein ! Le premier décembre tapante, impossible de circuler dans le salon à cause d’un sapin parfaitement disproportionné. On aime les biscuits à la cannelle, les pulls doudous, les déco kitsches, les truffes en chocolat… Et les histoires de Noël, qui occupent une case spéciale dans notre bibliothèque (qui est grande et très pleine).

Et comme nous aimons Noël d’un amour sans limite, Pixelle n’a jamais cru au père Noël. Si si attend il y a une logique : on ne voulait pas qu’elle risque de perdre un jour un bout de la magie de Noël quand elle apprendrait qu’il n’existe pas. C’est passionnant de la voir participer à tous les préparatifs de Noël, y compris les petits présents pour les gens qu’elle aime. Et pourtant je peux vous dire qu’elle est incollable sur toute la « mythologie » autour du vieil hommes en rouge. Elle lui écrit sa lettre, elle connaît son adresse, elle sait ce qu’il fait le reste de l’année… Mais c’est une histoire.

Eh bien sachez que c’est dur ! Oui ne pas faire croire au Père Noël en 2018 c’est vraiment chaud. Pourquoi ? À cause précisément des outils numériques et des médias à sa disposition. Je ne sais pas pourquoi exactement : parce que ça fait vendre à des familles qui ont besoin d’apporter toujours plus de preuve de l’existence du père Noël et qui s’accrochent à ce truc, parce que ça amuse les personnes qui conçoivent les contenus ?…

Le fait est que cette semaine de mi-novembre (on n’a pas encore pris le temps de refaire notre petit brief « il y a des enfants qui pensent que c’est vrai, ne pète pas leur groove stp »), Pixelle est sur Bayam. C’est une appli pour enfant de Bayard presse, qui est bien mais pas top (trop axée tablette, très mainstream en matière de vision éducative, mais des documentaires, pleins, et ça c’est une vraie libération pour l’ief). Elle regarde pour la 20e fois un documentaire sur les fonds marins. Quand elle a enfin fait le tour (et nous aussi… depuis longtemps), elle change de documentaire, toujours dans la même rubrique, avec la même présentation, les mêmes mascottes, le même fonctionnement… Sur comment le Père Noël fait pour s’en sortir avec tous les enfants du monde en une nuit. Ce n’est donc pas un documenteur (un faux documentaire qui questionne le rapport aux médias et à l’information d’un public possiblement averti), mais juste… juste… attend quoi au juste ?!

Me voilà donc au goûter à expliquer à ma fille le concept de fake news, le fait qu’il y a des gens qui trouvent légitime de manipuler d’autre gens. Nous avons toujours fait attention qu’il n’y ait pas de jugement autour du fait que certaine famille fassent croire au Père Noël. Autant vous dire qu’elle les juge maintenant : ils sont des menteurs.

Voilà ce que je voulais dire quand j’alertais sur le fait qu’il n’y a pas de document numérique qui respectent vraiment les enfants aujourd’hui : même un éditeur normalement de qualité ne respecte pas les enfants.

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